Sexisme en hôtellerie-restauration : balance ta Toque


Tendances / vendredi, juin 21st, 2019

Le sexisme au travail demeure un vice trop répandu, malgré le mouvement MeToo engagé fin 2017. Le secteur de l’hôtellerie-restauration est, malheureusement, particulièrement touché. Quelle est la place de la femme dans l’hôtellerie-restauration ? Quels types de discrimination subit-elle ? Nous allons tenter d’en faire une première ébauche (cet article sera non-exhaustif).

 

Sexisme et harcèlement : bref état des lieux en hôtellerie-restauration

 

Divers actes quotidiens, à l’apparence dérisoire, rentrent dans ce qu’on peut qualifier de « sexisme ordinaire » et/ou « harcèlement au travail ». Pourquoi ? Ces évènements ne permettent pas aux employées de travailler dans un environnement sain et sécurisant. Ils peuvent impacter leur santé mentale, physiologique et physique.

Des propos et actions déplacés

Quels sont alors ces agissements ? Des regards remplis de sous-entendus, une multiplication des demandes de rencards, des remarques, blagues et moqueries à connotation sexuelle, des attouchements, une invasion de l’espace vital, des montages dégradants… une ambiance donc angoissante pour les femmes, qui explique l’ampleur du phénomène de dénonciation du harcèlement il y a plus d’un an et demi déjà. Cependant, ces pratiques semblent avoir la belle vie dans l’hôtellerie-restauration, secteur où le sexisme paraît mystérieusement irréductible.

 

Des statistiques préoccupantes

Les statistiques sont alarmantes. Déjà, les hommes priment dans le secteur : ils occupent les postes les plus importants. La grande majorité des chefs à travers le monde sont de sexe masculin. Selon LCI, 59% des aides de cuisine ou apprentis embauchés en France en 2017 seraient des femmes. Et cela pour à peine 17% des chefs cuisiniers en 2017 et 34% des propriétaires et cadres des cafés, restaurants et hôtels. Tom Kerridge, chef britannique, a conforté ces statistiques par des propos polémiques. Pour lui, les femmes «n’ont pas dans le ventre ce qu’il faut pour être chef et c’est probablement pour ça qu’il y en a si peu ». De telles déclarations médiatisées rajoutent des difficultés pour l’obtention de l’égalité entre les sexes dans ce milieu.

Selon la Quatrième enquête européenne sur les conditions de travail, menée par la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail, les secteurs de l’hôtellerie et de la restauration sont plus affectés par le harcèlement moral et sexuel que la moyenne. Le taux de harcèlement est de 2% pour les contrats à durée indéterminé, et de 5% pour les contras intérimaires ou CDD.

Des dangers certains pour la santé

Les effets sur la santé, autant mentale que physique, sont pourtant dramatiques. Ces harcèlements et propos sexistes à répétition peuvent amener des troubles du sommeil, de l’exaspération, de l’angoisse, des maux d’estomac. Et l’on peut multiplier ces symptômes par quatre chez les femmes qui ont subi des violences ou du harcèlement.

Ceux-ci pourraient mener à de l’absentéisme, à un mal-être profond, voire même dans certains cas à des hospitalisations d’urgence. Le harcèlement et le sexisme (ordinaire ou non) sont donc à prendre très au sérieux.

 

Auteurs et victimes de harcèlement et de sexisme

 

Il est possible de trouver de nombreux témoignages de serveuses victimes d’attouchements ou de propos salaces de la part de clients libidineux. Malheureusement, elles ne sont pas plus à l’abri en cuisine qu’en salle. Les collègues de travail, patrons et responsables hiérarchiques portent aussi une grande part de responsabilité dans ces agissements. Et plus les salariées sont jeunes, plus il est facile de les manipuler. Lorsqu’on entre dans le métier, on n’ose pas s’imposer ou protester contre ses supérieurs ou ses égaux masculins dans l’immédiat.

LCI relate le cas d’une étudiante qui travaillait dans un petit restaurant de quartier. « Le patron venait souvent me bloquer derrière le bar pour me montrer son érection à travers le pantalon, me dire “l’effet” que je lui faisais ». Difficile de rétorquer sans risquer le licenciement. L’abus de pouvoir semble de mise dans ce milieu fermé. Une autre adolescente s’est vu offrir des commentaires plus que déplacés sur ses dents. Le cuisinier a rajouté vicieusement « J’en ferais bien un collier autour de ma b… ».

 

Un secteur particulièrement touché pour des raisons historiques et sociologiques

 

Pourquoi donc les hôtels, restaurants et cafés semblent attirer les comportements sexistes plus qu’ailleurs ? Ces établissements représenteraient un univers très sexualisé, surtout pour les employées. C’est le cas particulier des serveuses et des femmes de chambre. Et les grands restaurants et hôtels étoilés ne font pas exceptions à cette triste et scandaleuse règle.

Selon The Conversation, ce secteur de l’hôtellerie-restauration est particulièrement touché car il possède trois attributs définis.

L’entretien, une “tradition féminine”

Tout d’abord, dans les hôtels, le personnel d’étage et d’entretien des chambres est presqu’exclusivement féminin. Cela s’explique par l’imaginaire collectif affilié au ménage, traditionnellement effectué par les femmes. Ces positions sont hiérarchiquement représentées au pied de la pyramide. Elles sont destinées à être occupées par des femmes « soumises et délicates », à la charge de l’homme. Le harcèlement sexuel serait alors facilité : les femmes, en acceptant ce rôle genré, accepteraient les contraintes qui en découlent et l’imaginaire d’assujettissement.

L’imaginaire des “mères nourricières”

En cuisine, les femmes sont cantonnées aux postes les moins gradés, où elles se contentent de cuisiner. Elles sont les gardiennes de la tradition des « mères nourricières » (des femmes au foyer donc). Les hommes ont, en temps de guerre, appris à cuisiner et ont cultivé dans ces cercles restreints une ambiance machiste. Et lorsque les femmes ont enfin pu, dans les années 50, poursuivre une carrière professionnelle, elles se sont retrouvées dans un milieu déjà profondément codé. Non seulement les remarques misogynes étaient de mises, mais les comportements violents entre les hommes aussi. Difficile pour les nouveaux entrants, et entrantes surtout, de se faire accepter. La cuisine professionnelle était la terre des hommes.

Le fantasme de l’uniforme et de l’intimité

De plus, l’uniforme (tant des femmes de chambre que des serveuses) nourri des fantasmes évoquant l’idée de soumission. La femme, dans cet accoutrement, ne serait qu’on objet sexuel légitimant un comportement de domination. Cela permettrait alors aux hommes de les toucher sans leur accord. Selon la sociologue Isabel Boni-Le Goff, ces femmes se livrent à « une performance de genre érotisée pour construire une relation privilégiée avec des clients qui sont plutôt des hommes […]. Plus on est en bas de l’échelle sociale, plus [les] attentes sont sexistes et contraignantes ».

Enfin, les femmes de chambre particulièrement travaillent dans un environnement connoté, qui évoque l’intimité et la sphère privée du client. The Conversation ajoute que « dans ce milieu, le personnel est sélectionné pour leur sens du service et leur capacité à répondre justement à toutes les attentes de ce dernier. De manière assez implicite, on demande aux employées et employés de l’hôtellerie d’être bienveillants, voire séduisants. La ligne entre service et sexualité devient alors très mince, et laisse entrer le sexe dans le milieu professionnel ».

Le sexe, surreprésenté dans les hôtels et les cuisines, sous forme de blague

Les comportements sexistes par ces représentations sont devenus progressivement la norme. L’image de la femme dans ce milieu évoque perpétuellement le sexe sous toutes ses formes. Mais les remarques lubriques sont justifiées comme des plaisanteries et boutades. Les employés en cause ne veulent évidemment pas les catégoriser  comme de la domination, du machisme et du harcèlement. Difficile alors pour une serveuse de dénoncer clairement une remarque lourde ou un agissement déplacé auprès de ses supérieurs. Les fautifs revendiqueront toujours une simple « blague » et un manque d’humour chez la plaignante comme défense.

 

Des pressions constantes

 

Avant même l’entrée dans l’univers professionnel, ce sont les écoles qui véhiculent toutes sortes de préjugés sexistes et de pratiques de harcèlement. Les filles intériorisent l’idée qu’elles vont accéder à un milieu arriviste, où tout est permis et où le traitement réservé aux femmes sera pire qu’en salle de classe. Elles sont dès lors conditionnées à accepter sans broncher les remarques grivoises de leurs professeurs ou camarades de classe.

On pourrait penser, dans ce monde masculin, qu’une solidarité féminine pourrait émerger pour défendre le droit des femmes. Mais ce n’est pas souvent le cas : certaines ont souffert, et considère que les autres doivent alors souffrir aussi. Ou pire : elles doivent reprendre le schéma de dénigrement des nouvelles recrues afin de devenir l’égal des hommes. Certaines et certains salariés, sans souhaiter participer à l’ambiance lourde, ne soutiennent pas forcément les victimes. Ils tentent de se dédouaner de toute responsabilité (par exemple : « tu n’es pas là pour longtemps, il faut faire avec »).

Des modules ont aussi été implantés pour lutter contre le harcèlement sexuel. Enfin, ils ont du moins essayé de s’implanter. Beaucoup d’établissements ne souhaitent pas forcément parler de cette problématique, tant elle est tabou.

 

Quel est l’état de la loi et du code du travail sur ces problématiques ?

 

L’hôtellerie-restauration, un secteur avec peu de syndicats

Les inégalités se jouent sur tous les fronts, comme sur le physique. Peut-on obliger une femme à porter une tenue non pratique pour mettre en avant son capital esthétique uniquement ? On peut penser au port obligatoire des talons par exemple. Normalement, sur le fondement de l’article L1131-1 du code du travail (interdiction de toute mesure discriminatoire basée sur « l’apparence physique »), une salariée peut décider de saisir les Prud’hommes si elle estime que la tenue de travail exigée n’est pas légitimée par la nature de son emploi. Mais en hôtellerie-restauration, selon Isabel Boni-Le Goff, le développement des syndicats est moindre. Les femmes sont donc moins aidées et soutenues, en conséquence, dans ce type de démarche judiciaire. Elles restent précaires et enfermées dans un système conçu par et pour les hommes.

Sexisme et harcèlement : que dit la loi ?

La loi punit sévèrement le harcèlement sexuel et les agressions sexuelles. Les agissements sexistes sont eux punis depuis 2015. C’est la loi Rebsamen, article L. 1142-2-1 du Code du Travail. Cependant, cette loi fait débat car elle serait mal positionnée dans le Code. C’est donc plutôt incohérent, considérant son objectif de base (donner de la visibilité à la lutte contre le sexisme). Pour ne pas noyer le propos sous les détails, voici ci-dessous quelques liens utiles. Ils permettent de connaître ses droits et discutent de l’(in)efficacité de la loi actuelle.

Des réglementations difficilement appliquées

Faut-il suggérer une réglementation par le haut ? Selon les inspecteurs du travail qui ont l’habitude des problèmes dans ce secteur, il n’est pas simple non plus de faire entendre raison aux gérants sur les pratiques internes à l’établissement. Et cela, parce que le taux de plainte est assez bas. Pour enquêter, la victime doit saisir les enquêteurs et indiquer le nom de l’employeur. Mais si elle ne veut pas lever la clause de confidentialité qui protège l’entreprise, les inspecteurs sont impuissants.

L’UMIH, l’Union des Métiers et des Industries de l’Hôtellerie, montre aussi son intérêt pour la lutte contre le sexisme. Depuis janvier 2019, l’UMIH a créé un dispositif visant à « la mise en place d’une référent en matière de lutte contre le sexisme dans les entreprises de plus de 250 salariés », en complément de la loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel. C’est une mesure contraignante, ce qui est donc positif. Mais ce dispositif a à peine cinq mois, et montre ainsi peu d’effets probants pour le moment.

 

Mais alors, quelles solutions existent pour empêcher les récidives ?

 

Les différentes méthodes

Il en existe de nombreuses, plus ou moins efficaces : les témoignages anonymes par exemple, une meilleure inspection, des procédures pour pouvoir porter plainte, des dispositifs d’aide aux victimes, plus d’égalité pour inverser les rapports de force (par l’implantation de quotas dans une optique de discrimination positive),… IL existe aussi des groupes, sur les réseaux sociaux, pour témoigner. C’est l’exemple de la page “Paye ton pourboire” sur Facebook.

L’amélioration des formations est aussi capitale. Il faut inculquer, dès la base de l’apprentissage, le respect entre les sexes et les comportements à adopter face au harcèlement et au sexisme. Il faut également une direction compétente à la tête des établissements. Elle doit se montrer à l’écoute de ses salariés et être intransigeante quant aux sanctions à appliquer. En effet, sous couvert de la bonne compétence d’un salarié pourtant accusé de harcèlement, la direction pourrait n’appliquer aucun blâme, voire même aucun rappel à l’ordre.

La situation actuelle des établissements à améliorer

L’IFOP (l’Institut Français d’Opinion Publique) attestait en 2014 que seule une entreprise française sur cinq avait mis en place des mécanismes de prévention contre le harcèlement sexuel (alors qu’une femme sur cinq déclare avoir déjà été harcelée au travail). AccorHotels, par son programme Riise (réseau international en faveur de la diversité), et Sodexo (engagé depuis 2017 avec l’Union internationale des Travailleurs de l’Alimentation) font partie de ces 18% d’établissements en bonne voie.

Le but de ces actions est d’inciter les victimes à prendre conscience du droit au respect de leur corps, de leur intégrité et dignité (et de leur faire comprendre qu’elles seront soutenues dans leur démarche), de faire sortir le sexe de l’espace professionnel pour permettre aux femmes de construire une carrière, et de dissuader les futurs harceleurs de passer à l’acte (compte-tenu des conséquences judiciaires). La tolérance zéro doit être la seule et unique règle.

 

Quels organismes et supports pour venir en aide aux victimes ?

 

Le groupe Egae

Caroline de Haas (militante féministe) a co-fondé le groupe Egae. Il a comme objectif de soutenir, d’accompagner et de donner des conseils aux établissements en ce qui concerne l’égalité hommes-femmes. Le groupe propose aussi une formation sur l’égalité au travail et des dispositifs pour enseigner la lutte contre les violences faites aux femmes. Afin de convaincre les établissements réticents quant à la nécessité d’implanter des modules d’action, le groupe recueille des questionnaires anonymes, distribués parmi les employés. Ils permettent de conscientiser les gérants sur le fait que leur entreprise n’échappe pas à la triste généralité du harcèlement ou sexisme ordinaire.

L’UMIH

Comme nous l’avons précédemment souligné, l’UMIH, depuis janvier 2019, a approuvé la mise en place d’un référent en matière de lutte contre le sexisme dans les très gros établissements. A voir si cette mesure, dans le temps long, porte ses fruits.

L’AVFT

L’AVFT, l’Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail, est également sur le coup. Cette association défend les victimes de violence sexuelle sur leur lieu de travail et a une compétence nationale. Elle opère surtout lors des procédures judiciaires, et ce depuis 34 ans.

“À la recherche des femmes chefs”

Autre moyen pour les victimes d’atteindre la résilience : par des lectures, documentaires et films. « À la recherche des femmes chefs » par exemple est un documentaire datant de juillet 2017 qui se penche sur la question de l’absence de femmes dans les postes à responsabilité en cuisine. Vérane Frédiani en est la productrice et réalisatrice. Elle a voyagé dans le monde entier afin de rencontrer et de discuter avec diverses femmes aux fourneaux. Au fondement de sa pensée, ses recherches aux côtés de son mari dans ce monde hermétique de la cuisine. « Lorsque nous avons commencé à explorer l’univers de la gastronomie, j’étais choquée de voir à quel point les femmes étaient présentes, mais invisibles. C’est un monde d’hommes, pour les hommes. Dans les articles de presse, […] dans les salons, les compétitions ou les festivals culinaires, il n’y a quasiment que des hommes ».

Cette disparité flagrante ne serait pas due qu’aux hommes, mais aussi aux femmes qui ne sauraient pas prendre la place qui leur revient. « Mon but n’est pas d’accuser les hommes, mais plutôt de donner confiance aux femmes. Il faut qu’elles apprennent à se mettre en avant, à se valoriser dans la profession, à se coopter et à occuper le terrain. ». La productrice va même au-delà : elle affirme que les cuisinières sont celles qui sauveront le monde. Les femmes auraient plus de réflexion sur le rôle fondamental de la gastronomie pour la société et la planète. Les femmes n’occupent pas des postes hauts placés dans la hiérarchie, et cette problématique pourrait se régler par la prise de conscience de leur valeur.

 

 

Le problème doit-il se régler par les femmes ?

 

Mais l’on peut se demander si cette réflexion explique réellement l’inégalité hommes-femmes. Si l’hôtellerie-restauration est un monde sexiste et violent, ce n’est pas parce que les femmes n’osent pas s’imposer. Elles doivent de fait intérioriser les dogmes de genre imposés par les hommes. Autrement, elles en subiraient les conséquences (on peut trouver des cas de femmes licenciées après avoir dénoncé un harcèlement sexuel). Elles ne peuvent donc pas vraiment, même si elles le souhaitaient, s’imposer. Détruire cette hiérarchie patriarcale par le haut, plutôt, permettrait aux femmes de gravir les échelons. Pour changer la donne, il faut bel et bien des actions, comme celles proposées par les associations et organismes. Elles changeraient les mœurs en visant directement les gérants et le personnel masculin (celui en cause, pour ne pas faire de généralités), dont l’ouverture d’esprit n’a d’égale que celle de l’Âge de pierre.

 

 

Retrouvez la bande-annonce de A la recherche des femmes chefs. Le documentaire est sorti en 2017 et est disponible pour 3,99€ sur YouTube.

Si vous êtes victimes de violence sexuelle au travail (ou ailleurs), contactez l’Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail, ou les liens disponibles plus haut sur les lois actuelles relatives au sexisme, agression et harcèlement sexuel au travail.

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